Parcours de politologue #10 Manon Creeten
« Parcours de politologue » part à la découverte de politologue de l’ULiège. Pour ce neuvième épisode, Manon Creeten, membre de l’Institut de la décision publique depuis septembre 2024 nous livre son regard sur son parcours.
Pourquoi as-tu décidé d'étudier la science politique ?
Manon : En fait, c’est quelque chose qui, bizarrement, n’a pas du tout été évident. Pourtant, la politique m’a toujours intéressée de manière générale. J’étais dans une école secondaire où les sujets d’actualité, la politique, et l’analyse du vivre ensemble faisaient vraiment partie du quotidien. Cependant, je me suis d’abord dirigée vers l’histoire. C’était mon option en secondaire, et mon professeur, Monsieur Brugmans, était génial ; j’aimais vraiment ses cours. J’ai donc choisi de me lancer en histoire. Finalement, après quelques jours, je me suis rendue compte que ce n’était pas ce que je cherchais. J’ai aussi longtemps hésité avec le droit, donc j’ai essayé, mais là encore, cela ne correspondait pas du tout à mes attentes. De plus, j’ai vite constaté que j’étais en conflit de valeurs avec celles véhiculées par le droit. Finalement, une amie, Léa Bouazza, m’a conseillé d’assister à un cours de science politique, et j’ai suivi un cours du professeur Grandjean. J’ai adoré, car j’ai compris que c’était réellement cette perspective de l’histoire que j’appréciais : analyser l’histoire sous un angle politique et sociétal, avec une dose d’esprit critique. C’est finalement assez comique de travailler avec le professeur Grandjean aujourd’hui, sachant que c’est en assistant à l’un de ses cours que j’ai décidé de me lancer dans la science politique.
Durant tes études à Liège, qu’as-tu le plus apprécié ?
Manon : À part les fêtes !? Rires. Je me souviens que le Professeur Verjans, en Histoire Politique Belge, avait dit une phrase que j’ai toujours retenue : « On se forme davantage sur les bancs, en discutant avec ses camarades, qu’en écoutant le prof. ». Et franchement, je pense que c’est une des choses que j’ai le plus appréciées. Être dans un département vivant et, en plus, membre du CESPAP, ça voulait dire qu’on passait notre temps à discuter, parfois même à se chamailler un peu – mais toujours dans la bonne humeur… enfin, on essayait du moins ! On était tout le temps dans la confrontation d’idées, à se remettre en question sur certains points. Pas sur tout, évidemment, mais quand même. On discutait de l’actualité, on faisait des liens avec nos cours... Bref, on échangeait en permanence, et ça rendait l’expérience hyper enrichissante. Même si on était dans une petite bulle assez privilégiée, pouvoir échanger en permanence a vraiment été bénéfique. Je pense que cette confrontation constante d’opinions m’a vraiment aidée à me construire et à forger la mienne. Donc oui, ça, c’est vraiment une des choses que j’ai le plus aimées.
Comment es-tu arrivé à l’Université ?
Manon : Par déterminisme social, je dirais ! Rires. Mes deux parents sont universitaires, donc honnêtement, je ne vais pas mentir : c’est vraiment par pur déterminisme social. Je ne me suis jamais posé la question. Ce qui m’a occupée, c’était plutôt de savoir quoi étudier. J’ai hésité entre histoire, droit et finalement la science politique. Mais la question de faire des études universitaires, ça, ça n’a jamais été un doute.
Quel est ton livre préféré ?
Manon : C’est une excellente question. Honnêtement, j’ai toujours un peu de mal à choisir un livre préféré. Mais si je devais en citer un qui m’a vraiment marqué, je dirais No et moi de Delphine de Vigan. Je l’ai lu quand j’étais beaucoup plus jeune, et l’histoire m’a profondément touchée. C’est la rencontre entre deux jeunes filles, dont une vit dans la rue. Elles se lient d’amitié, et à travers cette relation, on découvre la réalité du sans-abrisme vécue par cette adolescente.
Cette situation m’a vraiment marquée à l’époque, et encore aujourd’hui, c’est un sujet qui me touche énormément. Le phénomène du sans-abrisme, je trouve ça terriblement interpellant. Ce qui me frappe, c’est à quel point c’est devenu normalisé. Alors que quand on y réfléchit, c’est juste hallucinant. Ça en dit long sur notre société individualiste et néo-libérale. Pour moi, ça pose des questions essentielles sur ce qu’on entend par « faire société » aujourd’hui : un manque évident de solidarité, de coopération, de dignité humaine... Même si, heureusement, il existe des personnes et des organismes qui tentent de pallier ça. Donc, je ne dirais pas que No et moi est mon livre préféré, mais il m’a vraiment profondément marquée et continue de résonner avec les questions que je me pose sur notre société.
Qu’est-ce que la science politique peut apporter à la société ?
Manon : Je pense que c’est l’esprit critique et la constante remise en question qui sont fondamentales. On s’interroge sur ce qui peut sembler évident ou logique pour la plupart des gens dans la société, et c’est, selon moi, une vraie plus-value. On se pose des questions sur le système, sur les relations entre les institutions, entre les États, sur les décisions qui sont prises… En fait, on se questionne en permanence, et surtout, on déconstruit. C’est essentiel, parce qu’on n’est jamais à court de critiques. Il est impossible de construire une société, de « faire société » sans esprit critique ni remise en question constante, car l’histoire démontre que ce sont précisément ces attitudes qui ont souvent permis les grandes avancées. Alors oui, chercher la petite bête peut parfois sembler épuisant, et c’est vrai qu’on aimerait parfois juste fermer les yeux et passer à autre chose. Mais cette vigilance critique, même si elle est exigeante, est absolument indispensable pour avancer collectivement.
« Il est impossible de construire une société, de « faire société » sans esprit critique ni remise en question constante, car l’histoire démontre que ce sont précisément ces attitudes qui ont souvent permis les grandes avancées ».
Pourquoi conseillerais-tu aux jeunes d'étudier les sciences politiques ?
Manon : Au-delà des fêtes, encore une fois !? Rires. Je conseillerais vraiment aux jeunes de se lancer dans des études en sciences politiques, et je vais m’appuyer sur une réflexion qui m’a marquée dans le cours de Risque et politique du Professeur Brunet, en troisième bac. Il nous avait parlé de cette opposition classique entre les sciences dites « dures » et « molles », et il avait proposé un autre terme : les sciences vitales. Je trouve cette expression très juste, parce que la science politique, c’est vital pour comprendre et faire fonctionner une société.
Ce que j’aime particulièrement, et je viens d’en parler mais c’est cette remise en question permanente du système dans lequel on évolue. En science politique, on apprend tellement de choses sur notre quotidien, sur des réalités qu’on ne soupçonnait même pas. On nous donne des outils et des clés pour analyser le monde qui nous entoure, et c’est ça qui m’a attirée dans cette discipline : cette capacité à se poser des questions, à déconstruire et à aller au-delà des apparences. Alors oui, on peut se demander pourquoi choisir la science politique par rapport à d’autres domaines comme la sociologie ou l’anthropologie, qui partagent certains points communs. Mais ce qui est unique en science politique, c’est l’objet d’étude : l’État, ses relations, son essence, les conflits entre nations... J’ai fait un master en Relations internationales, et ça m’a permis d’approfondir des sujets comme l’origine des conflits, la diplomatie, ou encore les relations entre États. La science politique, c’est comme mettre une nouvelle paire de lunettes : tout devient plus net. On comprend mieux pourquoi certaines choses fonctionnent comme elles le font. Par exemple, on dit souvent que « La Belgique, c’est compliqué ». Oui, mais pourquoi ? Avec la science politique, on perçoit mieux l’importance du consensualisme dans notre système par exemple. Tout cela nous aide à mieux voir et comprendre les spécificités de notre propre société.
En plus de cet aspect intellectuel, il y a aussi un côté très humain dans les études de sciences politiques. Le CESPAP, pour moi, a été un élément clé. Ce cercle étudiant m’a permis de vivre mes études différemment : on s’intègre, on échange, et on se forme en discutant avec les autres. C’est dans ces moments-là que la confrontation d’opinions prend tout son sens. Pour moi, c’est même un des fondements de la démocratie.
Finalement, les études de science politique, c’est un mélange entre cet aspect humain et cette nouvelle manière d’appréhender le monde. Ce sont des sciences vitales. Elles éclairent le fonctionnement de la société et nous donnent les outils pour participer à son évolution. Après, tout dépend de ce qui nous intéresse, mais pour moi, cette discipline offre une richesse unique, tant au niveau personnel que collectif.
Quels sont tes domaines de recherche au sein de l’UR Cité ?
Manon : Avec le Professeur Grandjean, on travaille sur le cours d’Histoire Politique Belge, et je m’intéresse particulièrement aux facteurs qui influencent la réussite ou l’échec des étudiants en première année. En gros, on part du constat que les étudiants viennent de milieux socio-économico-culturels très différents. Donc, on se pose des questions comme : « Qu’est-ce qui fait que certains réussissent ? », « Qu’est-ce qui empêche d’autres de réussir ? », et « Qu’est-ce qui explique l’échec ? » L’objectif, c’est vraiment d’analyser le rôle du déterminisme social dans la réussite ou l’échec en Histoire Politique Belge.
As-tu une passion à laquelle tu donnes une portée politique ou sociale ?
Manon : Le cinéma a vraiment une place très importante pour moi, et ce, depuis toujours, notamment parce que ma maman travaille dans le milieu, donc j'ai grandi dedans. Je trouve que le cinéma a une véritable portée politique. Bien sûr, ça dépend de ce qu'on regarde ! Rires. Mais en vérité, on peut apprendre énormément en regardant un film. On peut aussi remettre en question des idées reçues, critiquer des systèmes, et même élargir sa vision du monde. Le cinéma a une mission citoyenne, c’est clair : il éduque, il questionne, il pousse à la réflexion.
Il n'y a rien de plus puissant, à mon avis, qu'un film qui nous secoue au point de sortir de la salle en ayant du mal à retrouver nos mots, parce qu’on a été profondément emporté ou même laissé perplexe. Le cinéma, ce n'est pas juste une salle avec un écran ou un salon avec une télévision, c'est un véritable voyage. Il nous transporte, nous fait explorer des émotions que l'on ne connaissait pas ou qui nous sont familières, mais qu'on n'avait jamais aussi bien comprises. C’est un moyen exceptionnel de nous faire ressentir, de nous faire vivre des expériences puissantes, qui nous poussent à voir le monde autrement.
Pour moi, c’est là que réside la véritable valeur du cinéma : sa capacité à nous interroger sur nous-mêmes, sur la société, et à ouvrir des pistes de réflexion. Cette dimension critique et politique du cinéma, je la trouve indispensable dans le monde d’aujourd’hui.
Quelle est la place de la musique dans ta vie ?
Manon : Je ne suis pas très musique. Enfin, je peux en écouter mais je ne suis pas très exigeante. Mais si je devais en citer une que j’apprécie vraiment, ce serait les bandes originales de films. C’est presque la seule musique que j’écoute et que j’apprécie vraiment. Je les écoute énormément, ça m’accompagne souvent.
Que proposerais-tu comme réforme politique pour favoriser un sentiment de confiance plus important parmi les citoyens ?
Manon : Il y a clairement un problème de fond, lié à un sentiment de méfiance généralisé. Ce malaise vient d'une part du fait que les citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs représentants, et d'autre part de la professionnalisation de la fonction du représentant politique, qui est au cœur du problème. Pour y remédier, il serait nécessaire de limiter ce carriérisme en politique et d’instaurer un système où les représentants ne restent pas trop longtemps aux mêmes postes. Cela ne signifie pas nécessairement un changement de personne à chaque mandat, mais il est crucial de ne pas considérer la politique comme une profession à vie. Le terme « politicien » ou « politicienne », moi, j’ai du mal avec. On est médecin, avocat, instituteur ou institutrice, mais on ne devrait pas être « politicien » en soi. On est représentant politique pendant un mandat, peut-être deux, mais pas toute sa vie. L’idée, c’est de pouvoir contribuer à la société pendant un certain temps, de mettre sa pierre à l’édifice, de participer activement, et ensuite de laisser la place à quelqu’un d’autre. On participe à la société, on fait avancer les choses, et la personne qui vient après aura peut-être une idée différente, mais c’est ainsi que ça devrait fonctionner. C’est peut-être un peu utopique, mais je suis convaincue qu’il est possible de le mettre en place.
Aurais-tu un film avec une portée politique à nous conseiller ?
Manon : Spotlight de Tom McCarthy, c'est une vraie merveille. Rires. Pour résumer rapidement, c'est l'histoire d'une équipe de journalistes d'investigation du Boston Globe qui va mener une enquête et révéler que l'Église catholique a dissimulé pendant des décennies des affaires d'agressions sexuelles sur mineurs. C’est un film inspiré de faits réels, et c’est complètement ahurissant ! Mon mémoire portait justement sur la cohabitation entre le droit pénal séculier et le droit pénal canonique dans les affaires d'agressions sexuelles au sein de l'Église catholique en Belgique. C’est un sujet qui me passionne particulièrement, notamment tout ce qui concerne l’Église en tant qu’institution. Donc ce film m’a vraiment captivée. Je le recommande vivement ! Il est d’une grande justesse, et les musiques de Howard Shore sont juste géniales.
Parierais-tu sur l’État belge dans les prochaines années ?
Manon : Moi, je dirais que la Belgique a toujours été un joyeux bordel. On dirait presque un couple avec un enfant, où l’enfant c’est Bruxelles, et où on n’arrive pas à se séparer ni à savoir où on va mettre l’enfant. Puis de toute façon, je pense qu'il y a trop de contraintes extérieures à notre État qui nous poussent à continuer ensemble. Comme un couple qui a trop de biens en commun et une pression familiale pour rester ensemble. Peut-être qu'il faudrait juste une thérapie de couple très couteuse. Rires. C’est vrai que, pour l’instant, parier sur l’avenir de la Belgique, c’est particulièrement compliqué. Mais j’ai l’impression que c’est un peu dans l’essence même de la Belgique d’être ce joyeux bordel, de vivre en opposition constante. Alors, est-ce que cette opposition finira par atteindre un point de non-retour ? C’est une bonne question. Si je suis un peu optimiste, je dirais qu’on peut encore lui laisser une chance. Je ne pense pas qu’on va revenir en arrière et redonner plus de pouvoir à l’État fédéral, on s’en éloigne plutôt. Mais j’aime à croire que cette situation pourra encore durer un moment, dans ce joyeux bordel qu’on connaît.
Idéalement, où te vois-tu dans dix ans ?
Manon : Horrible question, vraiment ! 34 ans oula … Je suis à un âge où tout semble possible et en même temps complètement impossible. Se projeter dans 10 ans, c’est presque un pari risqué. La société évolue tellement vite que c’est difficile d’imaginer à quoi tout cela ressemblera. Mais, en toute sincérité, j’espère juste être vivante, c’est déjà pas mal ! Rire. Sinon en ce moment, je me suis lancée dans Le Seigneur des Anneaux... alors disons que dans 10 ans, j’aimerais avoir lu tous les livres. Ça, c’est une chose sur laquelle je peux vraiment parier, dans ce monde incertain !
Entretien réalisé par Chloé Vandhelsen
